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February 27, 2007

Tondeuse pour gazons en pente/origine

(Cette nouvelle a été écrite en 1985 et a paru en 1996 aux Ed. Crémaillère).

De la tonte du gazon en pente

Au commencement ce fut une amie qui en revenant de Londres s’était retrouvée, dans l’avion, à côté de la petite amie d’un guitariste de Elton John.
L’amie en question (la première, pas la petite) obtint, grâce à ce voisinage palpitant, deux places guest pass pour le concert du nommé Elton au palais omnisports de Bercy. Je suppose qu’à sa place je n’aurais rien obtenu du tout mais, trêve de jouer les défaitistes, j’affirme que cette amie est plus douée que moi pour obtenir quoi que ce soit.

Bien sûr, là n’est pas le point. Le point, on y arrive. Elton John, qui est un brave type, plutôt bon dans son genre - même si la vie est tout à fait digne d’être vécue sans que l’on possède un seul de ses disques - et bien, il allait passer en concert au palais omnisports de Bercy - tout nouveau, tout beau, à l’époque. Appréciation banale, à première vue, mais Bercy était déjà cette année-là plus récent que Elton John. Quant à sa beauté, elle s’impose par l’originalité de son sommet garni de touffes vertes, ce dont Elton était déjà dépourvu puisqu’il cachait cette absence de touffes, pas obligatoirement vertes dans son cas, au moyen d’un chapeau - très mignon d’ailleurs, ainsi que sa veste rouge à queue de pie.

Le point, on n’y est pas encore : on finira bien par y arriver - si l’on ne meurt pas d’ennui avant. L’amie en question et moi-même, nous nous en étions bien passées de Mr. John jusqu’à ce jour-là mais, puisque par une voie détournée il nous conviait gracieusement à son concert, nous décidâmes de nous y rendre. Refuser eût été impoli et sans doute, dirait-on aujourd’hui, politiquement incorrect.
Je ne connaissais pas encore Bercy : la six-jours me laisse indifférente et, quant aux autres manifestations sportives, elles me donnent un désagréable sentiment d’infériorité.

On en était donc à Bercy, très amphithéâtre côté entrée et aussi côté sortie - à moins que nous ne soyons entrées par la sortie et sorties par l’entrée, ce qui serait embêtant - mais enfin, on peut affirmer que même la partie comprise entre l’entrée et la sortie évoque généreusement l’image qui surgit dès que le mot “amphithéâtre” est prononcé. A cela près : que les angles ont trahi la douceur des lignes arrondies et que les circences (toute sortes de joutes, hormis les affrontements entre esclaves et fauves qui n’ont désormais lieu qu’en privé, dans les ménages les plus sportifs) se déroulent à l’abri des agressions atmosphériques, l’ensemble étant recouvert d’un toit aussi herbu que pentu. Nous nous en tiendrons-là, pour éviter que des objections ne finissent par anéantir toute présomption de ressemblance entre Bercy et un amphithéâtre grec, ou même romain. Il faut savoir respecter certains acquis de notre culture.

Nous voici arrivés, de façon non moins sérieuse que divertissante, au noyau de la question qui nous occupe : l’incontournable entretien du gazon en pente.
Tout le monde était parfaitement au courant de cette particularité du site. On savait aussi que ces pentes herbues penchent fortement, suffisamment en tous cas pour des pentes dignes du nom, herbues ou pas. Une fois établi qu’il y avait là de l’herbe véritable, donc sujette à la croissance - et non pas de la moquette synthétique, bien que verte - la question se posait : comment diable allait-on s’y prendre pour la tondre ? Car la tonte du gazon, malgré les incertitudes qui entravent parfois notre détermination, échappe à celles-ci par son inéluctabilité.

Depuis longtemps, le nettoyage des parois vitrées et abruptes des tours de la Défense, du Front de Seine et de Montparnasse, n’avait plus de secrets pour l’homme de la rue, car il savait - et son visage en était éclairé de fierté - que les nouvelles technologies avaient permis de venir à bout de ce problème. Mais, comment aurait-il réagi, ce même bonhomme, devant ce nouveau et déconcertant défi ?
Admis que cette herbe-là ne serait pas broutée régulièrement par des vaches normandes et encore moins hollandaises (ces dernières n’ont qu’à brouter l’herbe de chez elles) pour des raisons techniques si évidentes qu’il serait offensant et maladroit de préciser, la question se posait toujours plus fermement : comment diable s’y prendrait-on, pour tondre ce gazon ?

Devant de tels obstacles, l’homme a, de tous temps, essayé d’atteindre la racine du problème. Si nécessaire, il ira creuser au plus profond du terroir (où demeurent la sagesse et la connaissance des ancêtres) pour trouver une réponse à la mesure de la question, peu lui importe l’effort, mû comme il est par le besoin d’apaiser son angoisse devant l’inconnu.
Dans le cas présent on constitua et on lança rapidement, à travers tout le pays, une équipe composée d’ethnologues et de porteurs. Les résultats ne tardèrent pas à venir sous la forme du détenteur - par transmission orale - des traditions d’antan. Personne n’avait encore recueilli ses trésors.

Notre homme fût découvert par les membres de l’expédition, lors d’une halte au “Café des Sports” d’un hameau oublié, au centre du territoire, cinquante-deux jour à peine après le démarrage de l’opération.

Il s’agissait d’un vieillard barbu (herbu?) d’une centaine d’années, (s’il en avait déclaré davantage, il aurait à coup sûr perdu toute crédibilité). L’œil alerte derrière des lunettes métalliques, sans doute fournies par la sécurité sociale de sa jeunesse et qui ne tenaient en place qu’à l’aide d’un ruban adhésif fort actuel, cet homme au regard perçant, diablement sûr de ce qu’il avançait, suggéra une possibilité qui, si elle allait se révéler praticable, risquait de damer le pion aux plus brillants experts, qui ne s’étaient pas gênés, entre-temps, en proposant des solutions totalement hasardeuses et débiles - ce qui était intolérable dans une démarche aussi sérieuse.
Mais voici, bien plus intéressant, ce que l’on apprit de Monsieur Herbu, ainsi rebaptisé, affectueusement, par un membre de l’expédition.
Il fallait, à son avis, chercher la solution en des temps lointains, lorsqu’on savait encore écouter la parole de l’aïeul dans les veillées autour de l’âtre, bien avant la télévision et loin du bruit et de la fureur des villes : il fallait chercher aux sources mêmes de l’antique légende du “dahu”. Et ces sources se trouvaient là, à quelques kilomètres seulement du “Café des Sports”, Monsieur Herbu se rappelait, il savait.

Animal mythique, le “dahu” était souvent invoqué pour conjurer le mauvais sort. Plus concrètement : la stérilité d’une nouvelle épousée ou une mauvaise récolte causée par un vol d’oiseaux au moment des semailles ou encore l’apparition soudaine de lézards poilus à queue de cochon, signe avant-coureur de la sécheresse, et ainsi de suite.

Cette bête légendaire était aimée par la gent agricole, car elle accordait volontiers sa protection à qui la lui demandait au moyen d’un rituel somme toute assez simple. Il s’agissait de convier le “dahu” sur une colline (faute de colline existante, il fallait évidemment en créer une), à chaque nouvelle lune et à la lui offrir comme domaine. Ce que les paysans faisaient de bon cœur, car cela était accompagné de chants et de danses, particulièrement appréciés par les jeunes, qui avaient ainsi tout loisir de se rencontrer et de culbuter dans l’herbe, juste en dehors de la zone éclairée.

Il faut maintenant préciser ce que c’est qu’un “dahu”, car l’animal est fort méconnu.
Tout d’abord c’est un pur produit français et jamais personne n’a entendu parler d’un “dahu” qui se serait égaré au-delà des frontières. Il faut dire tout de même qu'à une certaine époque une rumeur se propageait qui prétendait qu'une variété de gallinacés allemands aurait présenté des caractéristiques anatomiques semblables. Toutefois la rumeur finit par s'enliser, faute de preuves concrètes.

Le dahu, donc, est un herbivore dont l’aspect rappelle un peu celui du lièvre à cause des mêmes longues oreilles, bien que très différent de ce dernier du fait que les pattes postérieures ne sont pas plus développées que les antérieures, ce qui tombe bien puisqu’il déteste sauter. Le “dahu” vit dans les collines, son habitat privilégié se situant au-dessous de 355 mètres par rapport au niveau de la mer. C’est là qu’il s’épanouit vraiment car, au-dessus de cette hauteur, le “dahu” a froid et de plus l’herbe n’a pas le même goût.
Il sort la nuit pour se nourrir, avec ou sans lune. Il procède en spirale de haut en bas du tertre, ou vice versa, avec une adresse surprenante et cela grâce à une particularité anatomique, unique en son genre : ses pattes de droite (ou celles de gauche chez les “dahus” gauchers, beaucoup plus rares) sont nettement plus courtes que celles de gauche. On comprendra aisément que les “dahus” ordinaires avancent toujours dans le sens des aiguilles d’une montre, tandis que les gauchers se meuvent dans le sens inverse. Il est très rare que les deux espèces croisent leurs chemins, à cause du petit nombre de gauchers, ce qui rend la circulation nocturne très fluide.

Ce fut en appliquant l’informatique à ce phénomène naturel que l’on trouva enfin le moyen d’assurer le parfait entretien des pelouses en pente.
Les ingénieurs purent s’atteler à la conception d’un prototype de tondeuse-dahu, à remote control, équipée de roues, (comme la tondeuse classique), mais dont la taille différait - celles de droite étaient, en effet, plus petites - l’échelle étant déterminée par des paramètres établis grâce à l’observation attentive de l’appareil locomoteur du “dahu”.
Après quelques essais très performants du prototype, la nouvelle tondeuse fut homologuée sous le nom de “tondahüeuse” et fabriquée en série.
Créez le besoin et la demande afflue, le phénomène n'est pas nouveau et on savait que le marché national allait s'emballer.

La conception initiale de la machine a été depuis améliorée et la vente des différents modèles, professionnels ou adaptés aux besoins des particuliers, n'a jamais chuté. Un dirigeant de la marque vedette vient d'ailleurs de remporter le contrat du siècle avec une société de robotique chinoise. Les accords ont été scellés au champagne et aux dim-sum sous le portrait de Monsieur Herbu.

On n’alloua à Monsieur Herbu qu’un pourcentage sur les ventes car il eût été injuste, vis-à-vis des “dahus”, de lui accorder les droits d’exploitation de la machine. Le brevet, comme de juste, fut déposé et enregistré, honoris causa, au nom des “dahus” eux-mêmes.
Si, malgré son aide précieuse, Monsieur Herbu ne fut pas récompensé officiellement, faute de Prix Nobel pour la tradition orale, sa modeste intervention laisse une marque indélébile dans l’histoire de notre civilisation.

Je dédie ce conte à Philippe Poulard, créateur génial du site »DahuEXTREME», que j’ai découvert en 2000.

Congratulations Philippe,
G@ttoGiallo
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Et quelques années plus tard...

2 comments:

Editions said...

Le Dahu, tomes 1 et 2 et son carnet de voyage, trois livres indispensables pour partir à la chasse au dahu !
Le Pack Dahu de Patrick Leroy est disponible à prix spécial sur le site www.editionsdumont.fr
Venez vite le découvrir !

Francesca Romana ALEGI said...

Piacevolmente sorprendente ton post!

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